
Nous
sommes comme un mauvais locataire qu'on garde par charité dans une
maison qui ne lui appartient pas, qu'il n'a ni bâtie ni payée,
et qui se barricade et qui, même pour un moment, ne veut pas accueillir
le maître légitime. Enfin, nous sommes tout seuls par une
nuit de tempête dans notre maison solitaire et désolée,
et tout à coup l'on frappe !
Ce n'est
point la porte ordinaire, c'est à une vieille porte qu'on croyait
condamnée pour toujours; mais il n'y a pas à s'y tromper,
on frappe, on a frappé ! On a frappé en nous et cela nous
a fait mal, comme l'enfant qui bouge dans une femme pour la première
fois.
Qui
a frappé ? Il n'y a pas à s'y tromper, c'est celui qui vient
comme un voleur au milieu de la nuit, celui dont il est écrit :
voici que l'époux vient, sortez à sa rencontre ! Et nous
écoutons, palpitants. Peut-être ne frappera-t-on qu'une fois.
Peut-être se battra-t-il contre la porte toute la nuit, comme parfois
jusqu'au matin nous entendons ce volet exaspérant qui ne cesse d'arloquer
et de battre.
Mais
c'est un tel ennui de se lever et de déclore cette vieille porte
! Elle est assujettie de deux verrous, qui ne font qu'un de ce qui est
mobile et de ce qui est inerte : l'un s'appelle mauvaise habitude et l'autre
mauvaise volonté. Quant à la serrure, c'est notre secret
personnel. La clé est perdue. Il faudrait de l'huile pour la faire
marcher.
Et ensuite,
qu'est-ce qui arriverait si on ouvrait la porte ? La nuit, le grand vent
primitif qui souffle sur les eaux, quelqu'un qu'on ne voit pas mais qui
ne nous permettrait plus d'être confortablement chez nous. Esprit
de Dieu, n'entrez pas, je crains les courants d'air !
Paul
Claudel
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